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ALI KAZMA à l'arc - scène nationale

« things we do »

Dicours de Simone Cayot-Soubirant présidente de L'arc, à l'occasion du vernissage de l'exposition le 12 mars 2010.

 

Pour la 4ème année, dans le cadre des Escales, L'arc vous offre d'entrer en lien avec un nouvel espace du monde, avec cette même intention de vous faire découvrir des talents, des propositions culturelles qui montrent à quel point l'art et la culture sont vivants, les artistes créatifs dans tous les domaines, alliant tradition et modernité, affirmant leur place dans le melting pot que permettent aujourd'hui la réduction des distances, l'immédiateté des communications et la curiosité, le besoin de découvertes qui animent encore un certain nombre d'entre nous.

 

C'est à une halte autour de la Méditerranée que nous vous convions pour apprécier l'intensité artistique et culturelle produite par la rencontre millénaire des civilisations de l'Orient et de l'Occident portées par les populations qui la bordent et qui fait l'originalité et la richesse de leur culture.

Dans ce contexte et avec le concours de l'agence culturelle du Parc régional du Morvan, du Parc Saint-Léger, centre d'art contemporain de Pougues - les - Eaux dans la Nièvre et de Bibracte, L'arc a le plaisir d'accueillir aujourd'hui Ali Kazma, artiste vidéaste turc.

 

Né en 1971 à Istanbul, Ali Kazma a étudié aux USA.et s'est imprégné des deux cultures sans céder à l'uniformisation, et en développant une œuvre originale. Ses travaux sont présentés depuis une dizaine d'années en Turquie, bien sûr, mais aussi au Japon, à Cuba, à San Francisco, Londres ou plus près de chez nous, à la biennale de Lyon en 2007 ou à Roubaix récemment.

 

Depuis 2005, sous l'intitulé d' « Obstructions », Ali Kazma a filmé le travail des hommes et des femmes dans des activités artisanales, industrielles ou tertiaires. Il a sélectionné dans les gestes et les attitudes de ces travailleurs ce qui en fait l'universalité au-delà de la particularité des lieux ou des conditions, des compétences requises ou de la nature de leur production. Artisan-horloger avec « Clock Master », ouvriers industriels dans l'apparente banalité de leur tâche dans « Jeans Factory » et « Household Goods Factory », danseurs de la Compagnie islandaise d'Erna Omarsdottir dans l'effort de la création, chirurgien de l'extrême dans « Brain Surgeon », ce sont cinq vidéos qui vous sont proposées en parallèle dans cette salle, à la disposition de votre regard et de votre réflexion. Réflexion, -et pas seulement regard- car évoquer sous quelque forme que ce soit le monde du travail aujourd'hui, c'est convoquer les sentiments ou ressentiments, les perceptions, les remises en cause, les succès ou les échecs de la vie de chacun de nous. C'est nous interpeller sur un des fondements de notre vie personnelle et sociale.

 

Le travail est devenu une valeur universelle, mais son vécu reste très complexe. Il est difficile à l'individu d'aujourd'hui de se construire ou même seulement de survivre en dehors du travail. L'homme est naturellement paresseux, travailler est une contrainte physique et mentale, étymologiquement même, une torture. Ce qui n'empêche que l'insertion dans le monde du travail est fondamentale pour assurer la socialisation. Tout individu est averti dès le plus jeune âge : pas de travail et c'est l'exclusion !

Le travail, c'est aussi un temps de notre vie essentiel, conditionnant les différentes étapes à franchir : avant, pendant et après le travail… Et pourtant l'actualité multiplie les exemples de souffrances au travail tellement extrêmes qu'elles peuvent conduire certains individus à préférer la mort. Les informations qui nous confrontent à ce paradoxe abondent dans les medias.

 

Dès lors, filmer le travail de l'homme aurait pu apparaître comme une énième tentative d'information et de sensibilisation. Mais les réalisations d'Ali Kazma vont bien au-delà de cette apparence, bien au-delà d'une œuvre seulement informative et documentaire, même si on ne peut leur dénier cette qualité.

Le regard d'Ali Kazma semble neutre, comme devrait l'être celui d'un journaliste par exemple. Rien n'est imposé au spectateur. Il n'y a pas de jeux d'images, de recherche esthétique outrancière qui pourraient ouvrir une brèche où fuirait le regard. Peut-on parler pour autant d'objectivité parce que ces images n'impliquent pas de prise de position, de critique négative ou positive sur le monde du travail dans la société contemporaine ? Certainement non, et c'est en cela que l'œuvre d'Ali Kazma est l'œuvre d'un artiste.

Il y a dans chacune de ces vidéos une extrême et subtile concentration du regard de leur auteur sur l'effort de l'homme au travail, captant une tension perceptible dans chaque geste, chaque étape, chaque attitude, tension vers un accomplissement final, vers la production d'une performance. Car, même si les nouvelles technologies et la recherche obsessionnelle du profit le font trop souvent oublier, le travail de l'homme est indispensable à la production, c'est le travail de l'homme qui est créateur s'il est bien fait. Et cette perception de l'utilité de l'homme, même lorsque la machine est présente, est très forte dans chacune des vidéos. C'est l'homme au travail fabriquant et fabricant en ce sens que l'homme qui travaille est responsable des moyens et de la fin !

L'homme est révélé, incarné en quelque sorte dans sa tâche. Maître de ses outils, allié de la machine, tranquille, voire serein dans l'accomplissement de son ouvrage, même lorsque l'action est difficile. La répétition ne semble pas induire l'indifférence ou la démotivation. L'homme se fait capter par sa tâche et ainsi capter par l'œil d'Ali Kazma. Tout au plus certains gestes laissent deviner une sorte de lassitude, mais une lassitude élégante.

L'élégance, c'est un terme qui s'impose tant pour ce que les images relatent que pour caractériser leur auteur. Elégance du savoir-faire mis à jour dans l'accomplissement de la tâche. Elégance transmise au produit par la recherche de la perfection et le refus de l'échec malgré la fatigue, malgré les difficultés. Rien n'est ordinaire dans cette banalité du travail que nous montre Ali Kazma. Les gestes sont beaux, les hommes et les femmes s'effacent devant l'objectif à atteindre. Même les mains usées et rudes de l'horloger ne l'empêcheront pas d'ajuster des pièces minuscules, les corps des danseurs parfois tétanisés par l'effort cèderont, se délieront dans des mouvements ordonnés et obéissants, l'ouvrier italien peaufinera l'acier pour garantir l'image de marque de l'objet qu'il fabrique et contribuer à son raffinement. C'est cela qui va avec l'élégance, le raffinement, masqué par la production et la consommation de masse, et qui se décrypte dans ces images. C'est aussi ce qui, avec la manière d'Ali Kazma de traiter le son, donne à ces images une poésie qui les éloigne définitivement de l'œuvre purement documentaire.

En effet, très peu de sons accompagnent l'image, quelques bruits, respiration mesurée, bruit feutré de l'outil posé, bruit supposé de la machine, bruit des corps qui se déplacent, halètements de l'effort… Mais c'est le silence le plus souvent, des regards échangés seulement, des sons - quand il y en a - qui semblent confirmer le silence ou symbolisent la nature du travail (cliquetis de l'horloge, métal frappé…). Et pourtant dans chaque vidéo, il y a un rythme très sensible, comme une construction musicale du temps. Bruit du temps qui passe, des minutes de vie qui s'égrènent dans cette intimité entre l'homme et son travail.

Et c'est cela aussi qui est remarquable dans le talent d'Ali Kazma : avoir fait émerger cette solitude, cet isolement du travailleur enfermé dans l'exécution de sa tâche, avoir su montrer cette concentration noble sur le désir de qualité, quand l'ouvrier se confronte seul à ce qu'il veut réaliser.

Il faut beaucoup de compétence et de sens artistique de la part du vidéaste pour laisser penser au spectateur que c'est lui qui regarde, qui saisit instantanément l'image, alors que cette image est transmise à son regard par un autre regard qui sait se faire oublier. Ali Kazma prouve qu'il a beaucoup de talent indéniablement, beaucoup de respect pour les travailleurs dont il révèle le monde plutôt secret avec une connivence pudique. Il semble s'être fondu dans les lieux pour observer, retenir un geste, un mouvement…Et pour cela, il lui a fallu une excellente maîtrise de ses propres outils et un travail minutieux, des sacrifices, des choix. A vous, ces cinq vidéos vont demander une courte heure d'attention. C'est pour Ali Kazma des centaines d'heures sur le terrain pour filmer, et autant de temps et d'implication pour confronter les images, construire, structurer, éliminer et ne garder que ce qui va nous toucher, sans pathos, l'essence ou la substantifique moelle, raccourci à une dizaine de minutes d'images. Autre bel exemple du rapport du travail au temps, surtout quand l'artiste l'utilise pour nous faire oublier son effort et faire d'abord parler son œuvre.

 

Merci à vous, Ali Kazma, d'être avec nous aujourd'hui, merci à nos partenaires et à tous ceux qui vont nous accompagner tout au long de ces escales orientales. Le Morvan est heureux de se lier à travers vous à la Turquie. Et nous espérons que notre belle région vous inspirera pour continuer votre œuvre.