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//. La plume de Simone
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BERNARD PRAS à L'arc - scène nationale

Discours de Simone Cayot-Soubirant présidente de L'arc, à l'occasion du vernissage de l'exposition le 14 janvier 2011.

 

Bienvenue dans le monde de l’anamorphose ! Arcimboldo ne vous en apparaitra peut-être plus le grand maître quand vous serez revenu des surprises que cette exposition va vous faire vivre. Des natures mortes bien vivantes, des vanités sont depuis longtemps un sujet privilégié des peintres. L’évocation d’Arcimboldo, qui vous accueille vous prépare à l’image de cette belle africaine de cacao, de graines et de végétaux. Et pas à pas, vous allez découvrir que chaque tableau est une caverne d’Ali Baba, une accumulation mise mystérieusement en scène par Bernard Pras, puzzles improbables tant les éléments sont hétéroclites et forment pourtant des images que notre œil reconnait grâce à la médiation de Bernard Pras. Grand récupérateur, éclusier des dépôts d’Emmaüs et des déchetteries industrielles ou ménagères, Bernard Pras s’appuie sur une culture commune qui nous imprègne et nous permet d’être immédiatement familier avec l’image, qui se rattache à des connaissances, des perceptions qui font partie de nos acquis communs.

Parler de Récup’art, « culture du déchet » à l’ère du recyclable, c’est à la mode. Mais Bernard Pras, ce n’est pas un phénomène de mode, c’est un artiste au parcours confirmé, qui, en mal d’amour avec la peinture seule, a l’idée d’associer la peinture, la sculpture, l’architecture, le collage, le bricolage et surtout la photographie pour faire fusionner dans une construction visuelle, puis dans une image, des objets, des matériaux, des produits individuellement tellement sans intérêt qu’on a voulu les jeter, tellement quotidiens et banals que notre œil n’en perçoit même plus la forme et la couleur.
Et c’est ainsi qu’un amas de vaisselle de dinette, de petites cuillères, de pinceaux de maquillage ou de soldats en plastique, et j’en passe… donnent un sourire de Joconde à la mère du « portrait de famille »... Dinosaures en plastique, toutes époques confondues, et autres jouets découverts dans les pochettes-surprises, les « happymeal » que Mac-do offrent à nos enfants servent de toile de fond à une beauté nue de porcelaine cassée. Et comment ne pas se réjouir d’un Louis XIV, dans la superbe dignité que lui a donné Rigaut, essayant de ne pas oublier la rigueur de l’étiquette sous la coulée de son hermine recyclable, dans un environnement trivial de supermarché où s’entassent à l’infini barres chocolatées, friandises et canettes de boissons sucrées. C’est jouissif, on se prend à penser que ce roi qui ne manquait de rien n’aurait peut-être pas régné aussi longtemps dans notre société de consommation ! Je ne vais pas vous décortiquer chaque tableau.
À vous d’inventorier, mais est-ce possible ? est-ce souhaitable  de vouloir compter, dresser des listes et risquer de perdre la magie. Inventorier donne le tournis tant il y a de multitude et de dérision dans la nature même, dans la banale simplicité, mais aussi dans la parfaite adéquation avec le sujet de tous ces objets… La télé d’Einstein, les vinyls de Dutronc., les coques de moule du bouquet ou les faïences démodées contribuent à la mise en place d’un monde fantastique, moqueur. Des mirages ? Prenez la position et le chaos prend forme.
Un objet nous entraine vers un autre, on se laisse prendre au jeu de la répétition, tout est bon à prendre parce que Bernard Pras anticipe, décompose, donne une troisième dimension par le volume et l’illusion crées par l’empilement illisible.
Qu’est-ce qui domine dans cette profusion de matériaux ? Le plastique… ! Matière symbole par excellence de la consommation moderne, produit chimique qui se substitue à la nature, jetable, mais le plus souvent increvable ou survivant longtemps à son rejet, il est coloré, il accepte d’être formé et déformé, il habille aussi bien les héros des enfants que l’utile et le confortable de notre quotidien. Et il a été une source d’inspiration pour Bernard Pras. L’inspiration pour l’artiste, c’est presque physiologique, c’est prendre un nouveau souffle. L’histoire dit-on, serait partie d’un sac d’objets en plastique dont se débarrassait une amie, ce qui aurait déclenché une recherche effrénée d’objets de toutes formes, couleurs, matières, sans relations apparentes, et la quête presqu’obsessionnelle de la reconstruction de relations entre eux, autrement que par la seule peinture. Et il y aurait eu la rencontre avec un marchand de jouets, et avec son  « père en peinture » Bergt Lindström, peintre de l’abondance de la matière, de l’épaisseur. Mais Bernard Pras connait aussi Ernest Pignon Ernest et Cueco.
Et il entame un travail que certains assimilent au travail du prestidigitateur. Il veut nous montrer autre chose, nous faire voir autrement ce qu’on a déjà trop vu et qu’on ne regarde plus, nous reformer à une vision artistique, pleine d’humour devant la banalité consternante et le caractère dérisoire du quotidien. Surréaliste, Bernard Pras ? oui, peut-être si on n’en fait pas un terme d’école, mais une expression qui désigne celui qui sait aller au-delà de la réalité.
Conciliant dans le conflit quelquefois destruction et construction, tradition et monde contemporain, Bernard Pras va, avec une imagination extraordinaire, qui dépasse notre entendement (en tout cas le mien), et une formidable capacité d’anticipation, choisir un sujet, partir en quête d’objets, repérer les formes, les couleurs, visualiser les liens qui peuvent s’établir entre objets, couleurs , en travaillant non pas à plat comme le peintre, mais dans l’espace, en « 3 D »., trouver à chaque objet choisi une place, un ordonnancement. Sortis de leur banalité, extraits du tas chaotique, détournés, ces objets, tout en restant eux-mêmes participent à une vision collective, un tout complètement différent de la somme des éléments qui le composent. Le chaos a un sens ! Mais attention, un seul regard est possible, orienté impérativement par la vision créatrice et le talent de Bernard Pras. Reportez-vous à l’œuvre qu’il a créée pour vous dans nos murs. Mais l’image est insaisissable sans la vision de l’appareil photo.
En effet , pour que l’image apparaisse, il faut que Bernard Pras rende visible l’invisible, L’appareil photo joue le rôle de chevalet, comme le dit si bien le commentateur dans la vidéo Il enregistre dans la chambre noire ce que l’œil ne peut pas voir. Chaque objet a sa place, son histoire et sa fonction dans l’image finalement construite. Un seul regard possible autorisé par l’artiste. L’amas devient image ! Miracle de l’Anamorphose. Cacher pour faire voir, trouver dans l’image une autre image, comme on en trouvait dans les papiers de bonbon de notre enfance le loup caché dans les feuilles de l’arbre. En tout cas, jamais plus l’alignement des boites de céréales sur les rayons du supermarché ne m’apparaitra comme le signe d’une abondance écoeurante, mais comme l’occasion de faire un clin d’œil à Bernard Pras qui sait peindre avec l’œil, ordonner le désordre, rendre lisible l’accumulation, redonner de la noblesse aux déchets, se réjouir peut-être de la production de masse, en y voyant la couleur, la forme, l’intérêt pictural.
Mais l’installation dans nos murs, in vivo, nous rappelle le caractère éphémère de la réalité de l’œuvre dont, le plus souvent, il ne va subsister que l’image, puisque relié à un environnement, une mise en perspective.que le lieu de la création rend unique et définitivement soumise à la médiation du viseur. Et c’est la technique superbe de l’incrustation de l’image dans le plexiglas qui va pour notre plaisir prolonger la création.
Et on apprécie dans cette exposition l’humour, la dérision d’un art populaire revendiqué, accessible à tous, qui s’appuie sur une culture commune ; connaissances, images, perceptions qu’on a tous croisées ou ressenties un jour, petites madeleines qui jalonnent notre vie depuis l’enfance et que vous nous faites partager.
L’ordinaire devient extraordinaire parce qu’un artiste nous propose son regard, fait un pied de nez jubilatoire à notre société, mais aussi une réflexion en profondeur, pas seulement celle de la 3D, sur l’expression artistique.
Dans cette oeuvre « pacifique », ludique, le regard est dupé, mais toujours subjugué par votre imagination d’illusionniste., par votre génie de « transformateur ».
Ceux qui ont la patience de m’écouter depuis des années savent bien que j’aime les artistes qui réenchantent le monde en redorant de magie la banalité. Et j’admire le talent de ceux qui ont l’audace que les autres n’ont jamais eue.
Alors Bernard Pras, derrière le drapeau de la liberté en marche, nous restons ou devenons avec vous enfants de la Pras-trie !