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//. La plume de Simone

 

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Le Théâre de Romette à L'arc - scène nationale

Discours de Simone Cayot-Soubirant présidente de L'arc, à l'occasion du vernissage de l'exposition le 17 septembre 2010.

 

Bienvenue à cette première, à double titre : première exposition de la saison, mais aussi pour vous une primeur. C’est la première fois en effet que les marionnettes du Théâtre de Romette sont « exposées », qu’elles sortent de leurs belles malles de voyage, marquées du nom du petit monde, du microcosme qui est leur lieu de vie et leur raison d’être.
Johanny Bert , en fondant il y a une dizaine d’années le Théâtre de Romette, a souhaité développer une nouvelle forme de théâtre et de création artistique. Ce metteur en scène travaille avec des plasticiens, acteurs et autres métiers du spectacle vivant, une équipe modulable selon les création avec laquelle il nous fait accéder à un monde de magie et d’illusions, en s’inspirant pourtant, comme le théâtre l’a toujours fait, des réalités contemporaines.

Accueillis par un petit bonhomme au visage de dessin d’enfant dont l’existence repose sur un doigt d’une main, vous êtes immédiatement mis dans l’ambiance, presqu’initiés au mystère de la dualité de la marionnette. A l’intérieur des caisses, des bonnes femmes et des bonhommes jeunes ou vieux, de papier, de latex, de fil de fer et de grillage ou de matériaux que je n’ai pas su identifier, de toutes couleurs, de toutes textures, attendent placidement qu’un magicien vienne leur donner vie par la parole et le mouvement. Sympathiques ou inquiétantes, démultipliées presqu’à l’infini jusqu’à sembler disparaître dans la banalité, ces apparences d’êtres vivants sont des figurines inertes, comme on en retrouve dans toutes les civilisations depuis l’Antiquité. Associées à la religion, aux loisirs, quelquefois même à la sorcellerie, elles font malicieusement confiance au manipulateur qui leur donnera un rôle à jouer. Car aussi immobiles et tranquilles soient elles, elles sont là pour nous faire vivre la comédie humaine.


Comment une marionnette - chose inerte, désarticulée, désincarnée, donc morphologiquement inapte à la vie -parvient-elle à nous convaincre, à nous séduire et à être source de création artistique ? Aucune des figures qui nous entourent ici n’a forme humaine, même ces personnages presque familiers en ce qu’ils évoquent les vieilles photos de famille dans « Scènes de chasse » par exemple. Mines de papier mâché au teint improbable, yeux globuleux fixes et inexpressifs, traits caricaturaux et formes stylisées, petit bonhomme à peine ébauché, voilà ce qu’elles nous montrent d’elles-mêmes. Et pourtant, même sans le mouvement, on a l’impression que ces « objets » ont un sens, une signification. Ils font passer un message. Regardez « la malle » de l’Opéra de Quat’sous. On lit l’inconsistance du miséreux à travers la matière qui lui donne corps, on lit la pauvreté et la tristesse dans les couleurs brunes, comme usées ; on lit la souffrance des corps courbés – comment peut-on être heureux quand la tête ne repose que sur des jambes tordues ? On interprète avant même leur mise en scène les codes de langage attachés à la forme. On en relie l’aspect à l’esprit et à l’intention de Bertold Brecht dans cette pièce toujours actuelle.
Très significatif aussi ce pantin enfermé dans sa cage joliment dénommée « paroles d’amour » : une petite forme de plastique rouge, un peu torturée, qui par sa couleur et une simple croix barrant la bouche, traduit la souffrance et la violence ressenties par ceux qui ne savent pas dire qu’ils aiment. Et ayez la curiosité de rentrer dans le photomaton de « Madame E » où une forme de pâte à modeler au corps presqu’oublié traduit en quelques dodelinements de la tête et bafouillements toute l’errance de la vieillesse.
Ainsi, la marionnette dans sa facture même, permet d’intensifier l’expression, d’exprimer au sens de « faire sortir le jus ». Elle est porteuse de codes de langage que nous saisissons rapidement. Mais ça ne suffirait pas à la relier au théâtre. Alain Recoing, une des têtes du théâtre de marionnettes, avec qui Johanny Bert a collaboré, dit de la marionnette que « c’est un objet mobile d’interprétation dramatique, mû par l’intention du manipulateur à la différence de l’automate ou de la poupée ». L’objet devient personne par l’intermédiaire obligé du Manipulateur. C’est lui qui permet à la marionnette d’acquérir son statut de personnage, d’acteur d’un rôle, et c’est ainsi qu’elle se relie au théâtre. Sur mon papier, Manipulateur est écrit avec un M majuscule. Car le terme désigne une entité, qui inclut aussi bien celui qui met en scène, que ceux qui donnent la forme, le mouvement ou la parole à la Chose. La marionnette ne vit qu’en totale dépendance de son Manipulateur ; elle ne transmet que ce qui est lié au talent et aux intentions du Manipulateur. C’est lui qui ramène la marionnette au réel et en fait une communicante. Il contribue à l’incarnation de l’objet en un personnage titulaire d’un rôle. Par la parole et le mouvement que le Manipulateur lui imprime, la marionnette entre en contact avec le spectateur, et même en interaction avec lui. Car le spectateur accepte l’identité factice de l’objet et le rôle de son personnage. Il accepte d’être crédule tout en ayant conscience de la virtualité du
personnage que lui rappelle la forme simplissime de la marionnette. Il se sent de toute façon l’interprète de ce qu’il voit et de ce qu’il entend, du fait de cette conscience tacite, de la complicité qui s’installe entre la marionnette et lui, jusqu’à oublier la manipulation. Il pense maîtriser cette illusion de réalité et se laisse volontiers piéger par le mouvement et la parole. La marionnette a bien été ainsi un acteur de théâtre. Son metteur en scène et ses acolytes ont bien capté un public et provoqué une adhésion collective le temps du spectacle. Et cette adhésion fascinée est souvent associée à un certain plaisir de la transgression. Le spectateur peut réinvestir le domaine de l’enfance et profiter de tous les débordements de langages et de comportements auxquels l’adulte raisonnable n’a plus droit, mais que la marionnette échappant au statut humain peut se permettre sans crainte de la sanction.

 

Et si la marionnette est un mode d’expression présent dans toutes les civilisations depuis si longtemps, c’est aussi parce que sa distance avec la réalité, sa parole invisible, sa forme qui stigmatise, qui va à l’essentiel permet de créer des personnages combatifs, insolents, remettant en cause les travers de notre société, secouant les pouvoirs en place et proposant des modèles populaires qui soulagent la collectivité de son besoin d’insoumission et de contestation. Besoin tellement permanent que la marionnette a pris des habits neufs. Même si Guignol et Gnafron que vous entrevoyez dans « la boite à souvenirs » ne doivent pas être mis aux oubliettes, il est évident que la marionnette a conquis des espaces plus contemporains comme la télévision ou le spectacle de rue par exemple. Qui ne s’est pas attendri devant la Petite Géante de Royal Deluxe ou préféré les Guignols de l’info au journal télévisé pour ne citer que ces exemples. Et ici, dans votre ville, c’est grâce au talent de Johanny Bert, des acteurs, des plasticiens, de tous les faiseurs de plaisir du Théâtre de Romette, que vous pouvez flâner dans cette exposition en compagnie de ce monde d’illusions, découvrir une marionnette de papier grandeur nature prenant vie et mouvement entre les mains d’un danseur dans le prochain spectacle KRAFFF, ou retrouver une troupe de ces petits personnages que vous aurez appris à aimer ou que vous aimez déjà, interprétant L’OPÉRA DU DRAGON, le deuxième spectacle de la Compagnie programmé à L’arc.

 

Mais attention, vous connaissez la comptine : « Ainsi font, font, font les petites marionnettes. Ainsi font, font, font, 3 p’tits tours et puis s’en vont ». L’exposition est dans les murs jusqu’au 9 octobre seulement. Revenez et partagez l’invitation. Le temps passe vite, surtout dans l’illusion !